POURQUOI LE VENT EXISTE.   

 

 

C’était au temps avant tous les avants. Dans un village, il y a une jeune fille si belle, si belle que le soleil même évite de la caresser trop longtemps de peur d’irriter sa peau et de lui déplaire. Pourtant la belle adore se dorer au soleil et le fait aussi souvent que lui permettent ses obligations d’aider sa mère à s’occuper de la maison et de ses frères et sœurs.
Si belle elle est que le Dieu des Dieux, le Grand Esprit qui a créé toutes choses est tombé amoureux d’elle et chaque fois qu’elle vient se dorer au soleil, il vient s’asseoir auprès d’elle et lui parle de son amour pour elle et lui demande de venir vivre avec lui dans son palais de nuées et d’éther.

Mais elle, elle aime un garçon de son village et de son âge, un garçon avec lequel elle adore aller danser le soir quand il y a une fête ou aller se promener dans la campagne quand sa mère est d’accord, une fois la maison rangée et ses frères et sœurs lavés, nourris et  jouant tranquillement sans trop se disputer.

Mais ça, elle ne le dit pas au Grand Esprit car elle craint sa jalousie et sa colère. Quand elle est fatiguée de l’entendre se plaindre et gémir parce que son amour est sans réciproque, elle lui répond tout simplement qu’elle aime sa famille et son village, qu’elle ne veut pas les quitter pour partir vivre avec lui dans son palais où s’entrechoquent les éclairs et les nuées, et  que d’ailleurs, elle est beaucoup trop jeune pour penser à se marier et que sa mère a besoin d’elle pour s’occuper de la maison et de ses frères et sœurs.

Le Grand Esprit repart chez lui, tout chagrin, et bien décidé à la chasser de son cœur mais, hélas ! l’amour est ainsi que l’on aime justement qui vous dédaigne et qui vous fait souffrir. Le jour d’après, lorsqu’elle revient se faire dorer au soleil, il ne peut s’empêcher de revenir lui aussi pour tenter, une fois encore, de lui plaire et peut-être cette fois-ci se laissera-t-elle convaincre de venir lui faire une petite visite là-haut dans son palais tout illuminé d’arc-en-ciel.

Ce jour-là, justement, il est resté tout l’après-midi auprès d’elle qui est étendue sur l’herbe à tourner et se retourner pour que le soleil lui tiédisse bien toute la peau et le devant et le derrière et les côtés,  et elle lève les bras et elle écarte les jambes, et elle tend le buste et creuse les reins et lui s’enivre de la voir si belle et si sensuelle et la supplie d’être moins cruelle, d’accepter au moins qu’il la touche et la caresse comme le fait le soleil mais elle ne fait qu’en rire, si bien  qu’au moment de la quitter toute la peine et le découragement qu’il a sur le cœur lui montent comme une grosse boule dure depuis la poitrine jusqu’aux lèvres et qu’il pousse un gros, très gros soupir…Le premier soupir d’amour déçu jamais poussé sur terre et le soupir, s’échappant de ses lèvres, monte dans le ciel en traversant les branches d’un petit bouleau sous lequel ils se sont abrités, faisant frissonner bien joliment toutes les feuilles argentées de l’arbre dans un bruissement léger et délicieux.

Et  la belle qui somnolait, brusquement ouvre les yeux et pose sur lui un regard qui n’est ni craintif ni railleur mais attentif et intéressé:
« C’est toi qui a fait ça ? Mais c’est très joli, dit-elle, il faudra le refaire souvent quand tu viens; ça me plaît beaucoup.»

Le lendemain et les jours suivants elle lui  réclame plusieurs fois :
« Fais encore chanter l’arbre, comme tu sais le faire.» Et lui lève la tête vers l’arbre et soupire, soupire.

Mais, une fois, il ne lève pas la tête parce qu’il est distrait et plongé dans la mélancolie; il regarde droit devant lui, les yeux fixés sur le lointain brumeux et son soupir fait onduler l’herbe du talus tout proche et s’entrechoquer toutes les têtes des fleurs sauvages qui y poussent. La belle  se dresse sur ses coudes, ouvre des grands yeux et s’exclame:
« C’est toi qui vient de faire ça ? Mais, c’est très joli, ça me plaît beaucoup. Il faudra le refaire bien souvent.»

Dorénavant, à chacune de ses visites, elle lui fait faire chanter les feuilles des arbres et onduler les herbes et danser les fleurs. Elle ne se lasse pas du plaisir d’entendre et de voir toutes ses nouveautés mais, lui, il n’y a pas gagné grand-chose. Bien sûr, elle a l’air un tout petit plus contente de le voir et un tout petit peu plus heureuse de sa présence près d’elle mais il n’est toujours pas question de le suivre dans son palais de nuages et d’éther ni de se laisser toucher et caresser si bien qu’un soir, juste avant de la quitter, un gros gros soupir lui monte encore directement du cœur jusqu’aux lèvres mais comme il a la tête baissée, lourd qu’il est du chagrin qu’elle lui fait, le soupir ne fait pas bouger les feuilles du bouleau ni onduler l’herbe du talus non, doucement le soupir vient caresser la peau chaude du bras de la belle, monte doucement le long de son cou un peu moite, effleure son oreille et fait danser une mèche légère de ses cheveux.

Et elle, sortant brusquement de la somnolence où la plonge la chaleur du soleil (et aussi, il faut bien le dire les plaintes répétitives de son soupirant) se dresse brusquement, assise et le regardant bien dans les yeux elle s’exclame:
« Mais c’est tout à fait agréable ce que tu viens de me faire là. Il faudra le refaire tout le temps quand tu viens me voir parce que ça me plaît tout à fait. »

C’est ainsi que, dorénavant, a chacune de ses visites, le grand Esprit soupire, soupire, faisant frissonner les feuilles des arbres alentour, faisant danser les petites fleurs et danser les herbes des champs et surtout caressant la peau chaude de la belle qui se dore au soleil, que tous ces soupirs frais et légers rafraîchissent et éventent en la faisant ronronner d’aise.

Mais il n'obtint jamais rien d’autre d’elle que des  petits bruits de contentement, des sourires alanguis et des poses lascives si bien que, parfois il se fâche, devient violent, soufflant  si fort qu’il arrache les feuilles des arbres, brise les fleurs et tente de lui arracher la robe du corps mais la belle n’en a cure : elle s’enfuit en riant et lui claque la porte de sa maison au nez. Il reste là , sur le seuil, comme un bêta , soufflant, soufflant pour faire claquer les volets, tentant d’arracher la cheminée et de faire mille vilenies.

Bien sûr, le lendemain il est honteux et repentant de sa colère et revient tout calmé, heureux de lui caresser la peau de son souffle et d’entendre son rire et ses  gémissements de bien-être.

Vous me direz : Tout ça s’est passé il y a bien, bien longtemps. Comment se fait-il que le vent continue à souffler au jour d’aujourd’hui ?

C’est que le grand Esprit est éternel, qu’il a un cœur d’artichaut et que, de tous temps, il existe sur terre quelque part, dans l’une ou l’autre des régions du globe, une fille si belle, si belle  qu’il ne peut s’empêcher de soupirer, soupirer pour elle.

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Merci beaucoup à Annie B, conteuse du Havre qui m'a fait parvenir ce conte des origines.

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